Historique

Dr Luc Perreault
Dr Luc Perreault

Connaître son histoire permet de mieux se connaître et de progresser en évitant les erreurs du passé. Malheureusement, même si elle est relativement brève, l’histoire de notre département est peu connue. Avant que disparaissent nos prédécesseurs, mémoire vivante de notre unité, le département tenait à coucher sur papier (aujourd’hui nous dirions numériser!) les faits saillants qui ont marqué notre histoire. Évidemment, ce document est incomplet et les plus anciens pourront y ajouter leurs commentaires et anecdotes. Toutefois, nous espérons qu’il permettra aux plus jeunes de réaliser les mérites des pionniers sans lesquels ce département n’aurait pu les accueillir dans d’aussi bonnes conditions.

Si nous pouvons vous présenter ce bref historique de notre département, c’est grâce aux notes du Dr Luc Perreault, directeur du Département d’anesthésie-réanimation de 1985 à 1994. Ces notes, intitulées « Une naissance difficile : petite histoire du département d’anesthésie de l’Université de Montréal » ont permis à Sandra Chartrand, étudiante en médecine, de préparer ce texte en 2005 sous la supervision du Dr Jean-François Hardy, alors directeur du département.

Contexte historique

Deux évènements majeurs sont au centre du développement de l’anesthésie au Québec comme ailleurs en Amérique du Nord et en Europe.

Dr Wesley Bourne, Dr Digby Leigh, Dr Harrold Griffith
Dr Wesley Bourne, Dr Digby Leigh, Dr Harrold Griffith

Tout d’abord, il y a eu la Deuxième Guerre mondiale (1939-1945) et ses blessés soignés sur les champs de bataille. Les soins chirurgicaux nécessaires pour traiter les soldats ont fait progresser l’anesthésie et ont contribué à l’élever au rang de spécialité de la médecine.

Au début du conflit, les Drs Digby Leigh, Wesley Bourne et Harrold Griffith ont mis sur pied un cours accéléré d’anesthésie pour répondre aux besoins des forces armées. Parmi les premiers étudiants figurent les Drs René Létienne et Louis Lamoureux, de Montréal, ainsi que le Dr André Jacques, de Québec. Ces jeunes anesthésiologistes, comme plusieurs autres, ont exercé dans l’armée durant la guerre avant de reprendre leur pratique médicale dans la vie civile.

Après la guerre, au début des années 50, un autre évènement tragique amena les anesthésistes du temps à faire valoir leurs capacités dans le domaine de la ventilation prolongée des malades : l’épidémie de poliomyélite. Alors qu’elle ravageait les pays scandinaves, il fut porté à l’attention du corps médical que la ventilation artificielle et la physiothérapie pouvaient permettre une récupération partielle chez un grand nombre de patients.

Contexte clinique

La pratique de l’anesthésie dans les années 50 et 60 différait sensiblement de celle que l’on connaît aujourd’hui. L’induction lente à l’éther, préconisée par le Dr Léon Longtin, se pratiquait en faisant respirer un mélange de cyclopropane et d’éther, après avoir injecté une dose de Pentothal au patient. Il s’agissait d’administrer, sous masque en circuit fermé, un mélange qui permettait d’obtenir une anesthésie suffisamment profonde au moyen du cyclopropane pour faire accepter au patient l’inhalation des vapeurs irritantes de l’éther. La technique de Liverpool, importée d’outre-mer par des professeurs de l’Université McGill, consistait à anesthésier le patient au moyen de Pentothal et de curare en l’hyperventilant avec du protoxyde d’azote et de l’oxygène. L’anesthésie était obtenue par le protoxyde d’azote combiné avec les effets de l’hyperventilation sur la circulation cérébrale. La technique 1-2-3 était plus simple. Il y avait induction rapide avec Pentothal et succinylcholine suivie d’une intubation endotrachéale. Venait ensuite l’administration de un litre par minute d’oxygène, de deux litres par minute de protoxyde d’azote et de 300 millilitres de cyclopropane, d’où l’appellation 1-2-3.

Les techniques d’anesthésie régionale étaient pratiquées à l’occasion. Certains milieux hospitaliers recouraient l’anesthésie régionale à une plus grande échelle, alors que d’autres étaient orientés presque exclusivement vers l’anesthésie générale.

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L’équipement se résumait à un appareil d’anesthésie de type Heidbrink de la compagnie OHIO ou d’un appareil Boyle de la société BOC, équipés de débitmètres et d’un vaporisateur no 8. Un laryngoscope, des tubes endotrachéaux, ainsi que des seringues et des aiguilles complétaient l’équipement de base. La pharmacologie de l’époque ne fournissait que quelques médicaments : Pentothal, succinylcholine, D-Tubocurarine et Flaxédil en association avec le protoxyde d’azote, le cyclopropane et l’éther, lesquels étaient inflammables et explosifs. Finalement, le monitorage était réduit à sa plus simple expression : l’observation visuelle, la coloration de la peau, la palpation du pouls et la mesure de la tension artérielle.

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Les pionniers francophones

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Parmi les pionniers francophones de l’anesthésie à Montréal se trouve le Dr Charles Laroque, chef du service d’anesthésie à l’Hôtel-Dieu de Montréal en 1906. Il contribua, avec le Dr Bourne, à mettre sur pied la Société canadienne des anesthésistes. En 1932, le Dr Adrien Larose lui succéda, suivi par le Dr Roméo Rochette, qui fut à la tête du service jusqu’en 1958. Le Dr Rochette fut finalement remplacé par le Dr Jean Laporte. Durant cette même période, à l’Hôpital Notre-Dame, le Dr J. E. Racicot, le Dr Firmin Houle, le Dr Louis Lamoureux et le Dr Rosario Denis ont occupé les mêmes fonctions à différentes époques. À l’Hôpital du Sacré-Cœur de Montréal, le Dr Georges Cousineau faisait sa marque en posant les jalons de l’anesthésie en chirurgie thoracique.

Le début des cours d’anesthésie à l’Université de Montréal

C’est donc dans ces contextes historique et clinique que les anesthésistes du temps ont dû travailler pour amorcer l’organisation de l’enseignement de l’anesthésie dans le milieu francophone de Montréal des années 50.

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Le Dr Léon Longtin fut l’un des principaux bâtisseurs du programme d’enseignement de l’anesthésie. Le 6 mai 1950, il assiste à une réunion chez le Dr Georges Cousineau en compagnie des Drs Moïse Clermont, Marius Dubeau et Louis Lamoureux pour établir les bases d’un programme d’enseignement de la discipline. Cependant, la Faculté de médecine de l’Université de Montréal se montre très réticente à l’idée d’un tel programme de formation et encore plus à celle d’un département universitaire d’anesthésie. Comme ils s’attendent à un refus de la part de la faculté, les bâtisseurs prévoient la formation du Collège d’anesthésie de Montréal, dont les membres seront chargés de donner des cours indépendamment de la faculté. Le début des cours est fixé au 1er septembre 1950.

Peu après sa création, l’organisme devient l’École d’anesthésiologie de Montréal. Mais cette école disparaît rapidement avec la mise sur pied, par la Faculté de médecine, d’un nouveau programme postuniversitaire en anesthésie. Entre le 9 juin et le 4 octobre 1950, le groupe dirigé par le Dr Longtin tient plusieurs réunions afin de préparer les stages cliniques et les cours de sciences de base, une première au sein des différentes spécialités enseignées à la faculté.

Le 10 octobre 1950, les directeurs médicaux des hôpitaux enseignants étaient avisés de l’implantation d’un programme postuniversitaire en anesthésie menant aux examens de certification. Les membres du Comité de certification étaient les Drs Longtin, Rochette, Clermont, Cousineau, Lamoureux et Dubeau. Trois anesthésistes de l’extérieur avaient accepté le titre de « membres honoraires »: le Dr Fernando Hudon, professeur d’anesthésie à l’Université Laval, ainsi que les Drs Bourne et Griffith, professeurs d’anesthésie à l’Université McGill. Les premiers professeurs désignés pour enseigner les sciences de base furent le Dr Maurice Blais et le Dr Fernand Charest pour l’anatomie, et le Dr Eugène Robillard pour la physiologie.

Des débuts difficiles

Le 23 octobre 1950, les membres du Comité de certification sont convoqués chez le doyen de la Faculté de médecine, le Dr Wilbrod Bonin. Cette réunion leur apprendra que les anesthésistes ne sont pas autorisés à donner des cours dans les locaux de la faculté sans avoir reçu, au préalable, la permission du conseil de la faculté et des instances administratives de l’Université. De plus, ils sont avisés qu’il est illégal pour un professeur de donner des cours en dehors des locaux de la faculté et sans avoir inscrit les étudiants de manière régulière. Le Comité doit donc reporter les cours, qui débuteront seulement en janvier 1951, après l’obtention de la sanction universitaire.

On procède à la formation d’un comité pédagogique constitué des Drs Longtin, Cousineau, Dubeau, Lamoureux et Rochette. Les premiers étudiants, les Drs Raymond Joly et Georges Nadeau, obtiennent leur diplôme en 1952. La cohorte de 1950-1953 comprend cinq médecins.

Dès son ouverture, le programme d’anesthésie est sous la responsabilité du Département de chirurgie. En 1968, le Dr Longtin reçoit du Dr Maurice Parent, chef du Département de chirurgie, une lettre lui indiquant qu’en vertu de la restructuration de 1964 le Comité pédagogique d’anesthésie, formé en 1951, agit dans l’illégalité. Ce comité est donc dissout pour permettre la création d’un nouveau comité pédagogique dans les règles.

Le Département d’anesthésie-réanimation

Boulanger

Il fallut cependant attendre jusqu’en 1970 pour que le Département d’anesthésie-réanimation ait une chance réelle de voir le jour à la Faculté de médecine. Le nouveau doyen Pierre Bois reçoit favorablement la demande du Comité pédagogique d’anesthésie. Cependant, les procédures Comité pédagogique d’anesthésie. Cependant, les procédures stagnent toujours. En sa qualité de membre du Comité, le Dr Marcel Boulanger renouvelle les demandes auprès du directeur du Département de chirurgie et du vice-doyen. En juin 1970, devant l’indifférence des instances facultaires, les chefs des départements d’anesthésie des hôpitaux affiliés se réunissent pour appuyer fermement toutes les demandes faites antérieurement et présentent un mémoire au doyen. À la même époque, le Collège royal des médecins et chirurgiens du Canada enjoint la Faculté de médecine de prendre en charge l’enseignement de l’anesthésie. C’est ainsi que, à sa réunion du 13 mars 1972, le Conseil de l’Université crée le Département d’anesthésie-réanimation à la Faculté de médecine, qui amorce ses activités le 1er juin 1972.

Dès les débuts du Département, une collaboration s’établit avec l’Université McGill pour les stages de pédiatrie au Montreal Children’s Hospital et, plus tard, avec l’Institut de cardiologie de Montréal (fondé à l’Hôpital Maisonneuve avant de déménager rue Bélanger) pour les résidents de l’Université McGill.

Pour la petite histoire, on trouve sur le territoire de la ville de Montréal le premier département universitaire d’anesthésiologie créé au Canada à l’Université McGill en 1945 et le dernier, établi à l’Université de Montréal en 1972.

Élargissement du champ d’activité des anesthésistes

En 1977, le développement des soins intensifs oblige le Département d’anesthésie-réanimation à prendre position sur l’enseignement de la réanimation et de la ventilation à long terme des malades. Le 5 janvier, le Comité directeur du département encourage les anesthésistes à collaborer avec ces unités où la médecine et la chirurgie occupent une grande place sur les plans clinique et administratif.

La recherche s’enrichit

En 1986, le Dr Roger Meloche, chef du service d’anesthésie-réanimation de l’Hôpital Notre-Dame, recrute le Dr Gilbert Blaise, médecin belge qui vient de terminer une formation en recherche pharmacologique à la Clinique Mayo. C’est le début de la recherche en anesthésie à l’Université de Montréal. Rapidement, l’intérêt grandit pour la recherche dans tous les hôpitaux affiliés au département de l’UdeM.

En 1994, le Dr François Donati prend la direction du département. Important collaborateur du Dr David Bevan (Université McGill), autorité mondiale en pharmacologie des myorelaxants, il fait profiter l’unité de son expertise de recherche dans le domaine.

Par la suite, la progression de la recherche au département est fulgurante, comme en font foi ses rapports annuels.

Changement d’identité

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En novembre 1999, le nom du département change : on parle désormais du Département d’anesthésiologie afin de mieux refléter les fondements scientifiques de la spécialité. Le département reprend d’ailleurs la dénomination proposée par les fondateurs de l’unité d’enseignement en 1950 (École d’anesthésiologie de Montréal) et du coup harmonise son nom avec celui de la Société canadienne des anesthésiologistes.

Directeurs du département

Le Dr Rosario Denis est le premier directeur du Département d’anesthésie-réanimation de la Faculté de médecine de l’Université de Montréal. Il restera en poste jusqu’en 1981. Son successeur est le Dr Marcel Boulanger, qui après un mandat de quatre ans sera remplacé en 1985 par le Dr Luc Perreault. Ce dernier demeure à la tête du département jusqu’au 1er juin 1994. Lui succède alors le Dr Donati, de l’Université McGill, qui dirigera le département jusqu’en 1998. Par la suite, c’est le Dr Jean-François Hardy qui prend la relève, assumant deux mandats. En 2006, le Dr Pierre Drolet occupe les fonctions de directeur jusqu’en juin 2014. En juin 2014, le Dr Pierre Beaulieu a pris les rênes du département.

Rayonnement du Département d’anesthésiologie

Le département, par l’intermédiaire de ses directeurs et des différents professeurs, a toujours maintenu des liens étroits avec les anesthésiologistes du Canada, des États-Unis, de France et des pays francophones d’Europe et d’Afrique.

Un programme de professeurs invités a été mis sur pied dès les premières années d’existence du département et ses responsables s’efforcent de recruter des sommités dans les différentes branches de la spécialité.

À l’échelon provincial, le département s’est particulièrement impliqué en éducation permanente grâce à l’expertise du Dr Pierre Drolet. Des membres du département participent activement aux comités de l’Association des anesthésiologistes du Québec. Le département a également contribué à la mise sur pied de la Fondation d’anesthésiologie et de réanimation du Québec, où il continue à prendre une part active.

ACUDA

Sur le plan national, la direction du département a toujours pris part aux travaux de l’Association canadienne des départements universitaires d’anesthésie et des professeurs siègent aux divers comités de la Société canadienne des anesthésiologistes.

Le rayonnement du département passe aussi par les présentations des travaux de recherche des professeurs et des résidents aux congrès nationaux et internationaux ainsi que par les cours que donnent les professeurs sur invitation. Différentes missions à l’étranger sont un autre volet du rayonnement de notre unité.

Quelques statistiques

  • En 2005, le Département d’anesthésiologie comptait 112 professeurs répartis dans cinq milieux d’enseignement : le Centre hospitalier de l’Université de Montréal, l’Hôpital Maisonneuve-Rosemont, le CHU Sainte-Justine, l’Hôpital du Sacré-Cœur de Montréal et l’Institut de cardiologie de Montréal.
  • Trois scientifiques dans les domaines de base ont travaillé ou travaillent encore pour le Département d’anesthésiologie. Leur expertise couvre la douleur, la biologie moléculaire des canaux ioniques et des récepteurs ainsi que la physiologie respiratoire. Les objets d’étude de nos chercheurs cliniques comprennent les myorelaxants, l’oxyde nitrique, l’anesthésie loco-régionale, la douleur aiguë et chronique et la médecine transfusionnelle.
  • Environ 40 résidents sont inscrits chaque année au Département d’anesthésiologie et ce nombre est appelé à croître de manière importante au cours des prochaines années. Le département accueille aussi des résidents d’autres spécialités ou venant d’autres universités.

Inhalothérapie

Le développement de l’inhalothérapie au Québec débute à la fin des années 60. Au cours d’une assemblée générale de la Société canadienne des anesthésistes, vers la fin des années 50, le Dr Lamoureux soulève le problème du manque de personnel auxiliaire pour l’oxygénothérapie et suggère la possibilité de former des oxygénothérapeutes. En 1967, le Dr Longtin met sur pied la première école d’inhalothérapie du Canada, dont la direction est confiée à Roméo Soucy. Elle fonctionne durant trois ans avant le transfert du programme de formation au Collège de Rosemont. La formation devient un programme officiel des techniques de la santé offert par les cégeps.

Vers la fin des années 60, le conseil d’administration de l’Association des anesthésiologistes du Québec mandate un comité présidé par le Dr Perreault pour étudier la possibilité de former une main-d’œuvre auxiliaire assistant les anesthésistes-réanimateurs dans leurs tâches techniques. Traditionnellement, les infirmières avaient toujours assisté les médecins dans les salles d’opération, mais leurs tâches étaient orientées d’abord vers la chirurgie et de façon très secondaire vers l’anesthésie. En outre, les inhalothérapeutes recevaient une formation axée sur les techniques de soutien de la respiration et de la circulation. La façon dont leur programme était structuré rendait facile l’introduction des modifications pour l’adapter aux nouvelles exigences de la discipline. Aujourd’hui, le cours d’inhalothérapie-anesthésie est donné dans les cinq cégeps de la province offrant l’option Inhalothérapie.

Conclusion

« Last but not least », comme diraient nos collègues anglophones, parfois avec une pointe de jalousie dans la voix. Le Département d’anesthésiologie de l’Université de Montréal a su s’imposer au Québec et au Canada et rayonne dans le monde entier.

Grâce aux efforts soutenus de son corps professoral, le Département d’anesthésiologie est en mesure d’offrir un programme de formation clinique exceptionnel comportant un volet de recherche appréciable. Les taux de réussite de nos résidents aux examens du Collège royal des médecins et chirurgiens du Canada et du Collège des médecins du Québec demeurent au beau fixe, année après année. Nos résidents présentent leurs projets de recherche au Québec et à l’étranger. Enfin, les professeurs du département ont récolté, au cours des dernières années, un nombre impressionnant de bourses de recherche, ne cédant le premier rang qu’à l’Université de Toronto, beaucoup plus importante sur les plans des effectifs et des moyens financiers…

À voir ce que nous avons accompli depuis 1950, imaginez la suite!